L’Enigme Velázquez est le troisième film d’une série de documentaires baptisée “la trilogie du Prado”, parlant du travail d’auteurs majeurs exposés dans le célèbre musée incluant Le Mystère Jérôme Bosch et L’Ombre de Goya, tous deux signés José Luis López-Linares. Ce troisième film est signé, lui, par Stéphane Sorlat et s’intéresse, comme son titre l’indique, à Diego Vélázquez, grand maître de la peinture espagnole du XVIIème siècle.
De manière assez étrange, ce peintre espagnol est relativement peu connu par rapport à ses confrères italiens ou néerlandais de l’époque, Le Caravage, Ruoppolo, Rembrandt, Vermeer, et pourtant, son travail a eu une influence prépondérante sur la plupart des courants artistiques qui se sont succédés au cours des derniers siècles, inspirant des générations entières d’artistes. Beaucoup qualifieraient ce peintre de “classique”, en raison de son style, très réaliste et de la réalisation de plusieurs oeuvres académiques, commandes de nobles ou de riches marchands. Pourtant, il se distinguait de ses confrères de bien des manières. Par exemple en ne recourant jamais au crayonné avant de peindre, ce qui est une gageure lorsque l’on voit le niveau de détails et les jeux d’ombres et de lumières somptueux de ses toiles. C’était également l’un de ses meilleurs atouts. Velázquez réussissait à ajouter des zones lumineuses même dans les parties sombres de ses toiles, conférant aux toiles une profondeur inattendue. Mais c’est surtout grâce à la structure des oeuvres, constructions gigognes étonnantes, pleines de messages politiques et philosophiques, que l’art de Velázquez s’avère révolutionnaire et totalement avant-gardiste.
Le film décrypte tout cela avec beaucoup de finesse d’esprit, livrant au passage de superbes analyses des plus célèbres toiles du peintre espagnol, “Les Ménines” et “Les Fileuses” (1) ainsi que la mise en exergue de plusieurs portraits imposants.
Il montre comment Velázquez, plutôt que de réaliser des portraits classiques du Roi et des membres de la Cour d’Espagne, reléguait les puissants dans de simples reflets pour mieux mettre en avant des personnages secondaires, les “bouffons du roi”, les enfants au regard innocent, les femmes..
Comme toujours dans ce type de documentaire, les commentaires des spécialistes apportent une vraie richesse à l’oeuvre. Ici, les amateurs d’art ne sont pas les seuls à être sollicités. Le cinéaste convoque des philosophes, des artisans, des cinéastes, qui apportent chacun un regard différent sur les oeuvres présentées. La précision des analyses, la mise en lumière de détails parfois imperceptibles, la manière dont chaque tableau est remis en perspective offrent une plongée passionnante dans l’univers de Diego Velázquez. Le film met particulièrement bien en avant son art du détail et du flou maîtrisé, qui donne à ses portraits une puissance évocatrice rare. Il relie aussi les toiles, le cas échéant, à leurs références mythologiques, à leur contexte politique, et les mises en abîme, notamment autour du travail du peintre. Autant de singularités qui font du peintre espagnol un artiste inimitable.
Mais inimitable ne veut pas dire inimité, ni que le peintre n’a pas eu d’influence sur les générations d’artistes qui se sont succédées au cours des derniers siècles. Bien au contraire ! La grande force de ce documentaire est justement de favoriser le dialogue entre les époques, entre les artistes contemporains et le maître espagnol. Stéphane Sorlat filme plusieurs expositions contemporaines passionnantes de par leur conception visuelle, qui montrent à quel point l’oeuvre de Velázquez a imprégné le travail de ses nombreux héritiers. Ceux-ci ne l’ont pas copié, mais ont été marqué par certains motifs, certaines techniques qu’ils ont intégré et enrichi de leur propre personnalité, leur propre style. Et il n’est pas question que de peintres : Sorlat invite des personnalités comme les cinéastes Julian Schnabel et Agustín Díaz Yanes, des photographes, des intellectuels,… Tous trouvent encore aujourd’hui une résonance dans son travail, ce qui souligne la modernité du maître et son influence durable.
Le documentaire de Stéphane Sorlet séduit enfin par son approche pédagogique soignée, accessible sans être simpliste, précise sans être rébarbative. Elle permet aux néophytes comme aux amateurs éclairés de mieux comprendre l’œuvre du peintre dont il dresse le portrait.
Cependant, on peut regretter que le film reste un peu trop sage par rapport à son sujet. Alors qu’il commençait de façon détonante, avec un extrait de Pierrot Le Fou, et continue, plus tard, de s’amuser d’un parallèle entre la moustache de Dali et la pilosité faciale de Velázquez, le film remise peu à peu l’humour pour retomber dans un classicisme formel moins entraînant. On aurait aimé davantage d’audace, de jeu entre les époques, pour que ce documentaire soit un peu plus que cela.
Ou alors, qu’il joue plus à fond la carte de l’analyse poétique et la plongée immersive dans l’oeuvre, comme l’aurait fait Kijû Yoshida dans Beauté de la beauté (2). De mémoire, le peintre espagnol ne figure pas dans les volumes restaurés de cette collection, ressortis en DVD et projetés à la fin des années 2000 au Centre Pompidou. On serait curieux de savoir si le cinéaste japonais l’a abordé dans l’un de ses 94 chapitres consacrés aux différents courants artistiques de la préhistoire jusqu’aux années 1970.
Ici, on est plus dans un travail d’hommage classique, avec alternance d’interviews, de gros plans sur les œuvres et d’images d’archives. Tout est cohérent et bien réalisé, mais un petit supplément d’âme aurait pu procurer davantage d’émotions.
Mais ne boudons surtout pas notre plaisir. Ce documentaire donne envie de filer au Musée du Prado et de redécouvrir l’oeuvre du peintre, ainsi que les expositions de ses héritiers. N’est-ce pas là le principal? Un documentaire qui donne envie d’approfondir ses connaissances, qui est capable d’éveiller les néophytes aux merveilles picturales, qui stimule la curiosité autant que l’intellect (et qui électrise la moustache, foi de Daaaali), qui pousse les amateurs à se cultiver encore et toujours est forcément en soi une réussite. En définitive, L’Enigme Velázquez est un documentaire sérieux et enrichissant, qui séduira les passionnés d’histoire de l’art et les amateurs de peinture classique. Et si le film n’atteint pas l’éclat immersif de certains documentaires d’art plus audacieux, il demeure une porte d’entrée précieuse pour comprendre l’œuvre et l’héritage de ce grand peintre espagnol. Dans un paysage cinématographique où l’art a trop souvent du mal à trouver sa place, et où le défaut de culture est assez dévastateur, on ne peut que saluer cette initiative.
(1) : Toutes deux sont exposées au Musée du Prado, à Madrid
(2) : “Beauté de la beauté”, coffret DVD de Kijû Yoshida – éditions Carlotta, probablement épuisé
L’Enigme Velázquez
L’Enigme Velázquez
Réalisateur : Stéphane Sorlat
Avec : Vincent Lindon (voix-off, narrateur), Julian Schnabel, Jean-Claude Carrière, Agustín Díaz Yanes
Genre : DocumentArt
Origine : France
Durée : 1h30
Date de sortie France : 26/02/2025
Contrepoints critiques :
“Dans un documentaire au plus près des œuvres, Stéphane Sorlat livre les raisons d’une fascination qui court de Philippe IV d’Espagne au peintre Francis Bacon.”
(Eric Biétry-Rivierre – Le Figaro)
”Ce dernier opus d’une trilogie sur des grands peintres semble hésiter entre plusieurs voies : le reportage, l’essai, le film promotionnel ; en résulte, malgré un travail intensif de recherche et un sujet passionnant, une forme confuse qui peine à embarquer.”
(Nicolas Nekourouh – Les Fiches du Cinéma)
Crédits photos : Mondex & Cie / Bodega Films / Musée du Prado