#10. Edward aux Mains d'Argent de Tim Burton (1990).
" Lorsque l’on m’a proposé d’écrire sur le pourquoi de ma passion pour un film, j’ai choisi de ne pas écrire quelque chose de critique. Dans un premier temps parce que je l’avais déjà fait pour le film que j’ai choisi, dans un second temps parce que je voyais enfin une façon de mettre de côté les analyses essentielles que j’avais appris avec le temps pour revenir à la naïveté d’un premier visionnage.
Je me souviens encore du jour où j’ai découvert Edward aux mains d’argent. Je n’avais jamais vu quoique ce soit de Tim Burton, je connaissais seulement le visage de Mr Jack sans même savoir d’où cet étrange squelette qu’abordait fièrement les jeunes un plus âgés que moi provenait. Je venais d’entrer au collège avec un an d’avance, je n’étais pas encore tout à fait une adolescente et pas très cinéphile. J’avais grandi avec les Charlie Chaplin chez ma grand-mère et ma conception du cinéma se limitait à de très rares sorties en famille. Le jour où j’ai découvert Edward aux mains d’argent était une banale journée de septembre si mes souvenirs sont bons, une journée ni froide ni chaude, ni grise ni ensoleillée et j’étais chez mes cousines. L’aînée avait proposé que l’on regarde toutes le DVD (ou peut-être était-ce encore même une cassette, à l’époque) que lui avait prêté son amie. Nous nous étions installées dans la chambre de mon oncle et ma tante, qui disposait d’un poste de télévision et du lecteur adapté. Je ne savais absolument rien du film que je m’apprêtais à découvrir et qui était précédé du court-métrage d’animation Vincent, du même réalisateur. J’avais été un peu effrayée par l’aspect horrifique de l’œuvre et, enfin, Edward aux mains d’argent avait commencé.Ce visionnage, qui avait été mis en pause par le déjeuner (chose acceptable quand vous êtes enfant) et une partie de La Bonne paye pour distraire ma cousine la plus jeune qui n’avait pas le droit de regarder, était le début d’une grande histoire. Quelques années plus tard, je passais mon bac ES option facultative cinéma avec un dossier sur « l’horreur et le merveilleux chez Tim Burton ». Je m’étais beaucoup amusée à faire ce dossier, j’avais passé un temps fou à trouver la police d’écriture qui serait à l’image du réalisateur mais aussi adaptée à une lecture sans difficultés. A l’oral, j’avais su répondre à toutes les questions des examinateurs, j’aurais même aimé qu’ils en posent plus, j’avais tellement envie de parler du résultat de mes recherches. Puis l’examinatrice peu aimable avait relevé la tête et, l’air blasé, m’avait lancé « il y a plein d’élèves qui parlent de Tim Burton… ». Touchée. J’avais répondu, d’une voix assurée mais sans trop savoir ce que je racontais « je pense que c’est parce que c’est un réalisateur qui parle aux adolescents ». Je n’avais pas le recul nécessaire sur mon propre âge pour juger la pertinence de mes propos mais, avec le temps, j’ai compris en quoi la filmographie de Tim Burton et plus particulièrement Edward aux mains d’argent avait tant parlé à l’adolescente que j’étais.
Edward aux mains d’argent était, pour la pré-adolescente aux yeux grands ouverts mais peu éduqués que j’étais, la découverte d’un esthétique qui est la base de n’importe quelles études en cinéma mais qui, modernisée, popularisée, délaissait ses airs théoriques et ses références historiques au placard. Ainsi, les influences expressionnistes connaissaient, à travers mes yeux de jeune spectatrice, une renaissance et, pour moi, c’était une immense découverte. C’est en partie en cherchant les origines de ces décors si particuliers et de ces ombres dans le château d’Edward que j’ai découvert l’expressionisme allemand. C’est parce que je me demandais qui était le papa d’Edward que j’ai appris l’existence de la Hammer et de son fameux Vincent Price (d’où la petite référence dans le titre du court-métrage éponyme Vincent). C’était comme si on disait à la jeune fille qui avait toujours privilégié l’expression par les mots, « regarde, il y a aussi un univers composé d’images pour toi et il est plein de richesses à explorer ». Regarder Edward aux mains d’argent était comme pousser la porte d’un monde à la fois merveilleux, regorgeant de pistes et d’attraits et, à la fois, découvrir la cruauté du monde, les rêves qui se meurent et les souvenirs, seuls, qui restent. Tim Burton a eu, sur ce film, un très fort sens du visuel et surtout du motif, de l’objet, de l’élément. On a retenu ces ciseaux, on a retenu ces arbres en forme de cœur ou de portrait de famille, on a retenu cette neige qui tombait sur une banlieue californienne. Il y a ces symboles de l’adolescence, ces éléments cultes associés à cette époque de la vie. Il y a (au grand désespoir de certains) des marques, comme celle d’une basket en tissu marquée d’une étoile, il y a des groupes de musiques comme celui dont le leader, iconique malgré lui, a 27 ans pour toujours, et il y a des films comme, je crois qu’Edward aux mains d’argent en fait partie. Je ne vous mentirais pas en vous disant que j’ai compris tout de suite, après mon premier visionnage, que le film marquerait une empreinte dans ma vie. J’en ai juste fait, progressivement, mon œuvre fétiche, une des rares qui ne s’est pas fait remplacer au fil des années et que je peux citer comme étant le fameux élément déclencheur de ce qui m’a amené où je suis aujourd’hui. "
Manon Franken
Diplômée d’un BTS audiovisuel production, actuellement en Master 2 cinéma après un mémoire de M1 sur Benoît Debie, parfois blogueuse, toujours passionnée. Je milite pour l’interdiction des jumpscares dans les films d’horreur et je prie chaque jour les dieux Sono Sion et Nicolas Winding Refn. J’aime autant Gaspar Noé que Hirokazu Kore-Eda, 2001 l’Odyssée de l’espace que Le Conte de la Princesse Kaguya et je rêve d’adapter un jour La Couronne verte la géniale Laura Kasischke au cinéma.